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Partie 2 - L'histoire estivale de M.

Mis à jour : 5 juin 2019

M. baisse les yeux, trempe ses lèvres dans son café. Le silence se fait un peu plus pesant. Par la fenêtre, des enfants jouent paisiblement dans le parc. Elle s'apprête à nous raconter des événements difficiles et nous le savons. Mais le cadre est posé, d'une brûlante franchise : nous ne tenterons pas de détendre l'atmosphère par des petites blagues nerveuses et malvenues. Nous écoutons, suspendues à ses lèvres.


Voilà, cela faisait donc sept ans que M. travaillait là, en septembre 2015. Elle savait bien que quelque chose n'allait pas. Avec un peu de recul, elle aurait pu voir que toutes ces heures supplémentaires impayées, cela n'était pas normal. Mais avec le temps, elle s'y était fait. Son mari ne faisait plus de remarques. Comme tout le monde autour d'elle, elle considérait que c'était cela, la "réalité du travail". Nulle herbe plus verte ne l'attendait ailleurs. Au contraire, si elle partait, des centaines d'autres étaient prêt(e)s à prendre sa place.


Donc sept années d'heures supplémentaires, de cafés pour tenir, de repas sur le pouce, d'amitiés qui s'éloignent, de sommeil atrophié. Des vacances sur le smartphone, les courses pour le métro le matin, les soirées et weekends épuisée, et, finalement, le sentiment d'être une étrangère dans sa propre maison. Lorsqu'elle évoque tout cela, la colère de M. est visible. Mais pas nécessairement où on l'attend : "Je m'en veux à moi-même d'avoir tout accepté sans le remettre en cause. Mais j'étais prise dans cet étau et j'étais terrorisée à l'idée de "rater" quelque chose ou d'être mise hors-jeu. Et puis de toute façon, personne ne disait rien. Aujourd'hui, le souvenir de toutes ces années me paraît absurde."


Car oui, ce n'est pas tout. En septembre 2015, ses conditions de travail déplorables se sont doublées de relations progressivement dégradées à sa hiérarchie. D'abord, les rumeurs se sont propagées petit à petit. Il apparaissait soudain que tel chef se montrait désagréable avec telle collaboratrice. Mettait une pression nouvelle sur telle autre. Mais cela ne la concernait pas : les relations (authentiques) étaient si difficiles au sein de cette entreprise. La compétition était permanente, et puis "on n'avait pas le temps de tisser de vrais liens d'amitiés, on était constamment évalué". Elle n'avait aucun problème avec ses supérieurs, elle. Les autres avaient dû faire quelque erreur.

Jusqu'au jour où.


Jusqu'au jour où "ça" lui est tombé dessus. Comme ça, sans prévenir. Rien de particulier ne justifiait cela. Il lui avait fallu quelques semaines pour s'apercevoir que, cette fois, elle n'avait rien à se reprocher. Quelques jours encore pour se convaincre de son entière légitimité à ne pas se laisser faire.


C'est seulement quelques années plus tard qu'elle avait compris que ces revirements soudains dans l'attitude de ses supérieurs étaient le fait des nouvelles directives managériales, visant à réduire les effectifs en poussant à bout les "éléments les plus faibles". 

Les remarques, insultantes. On ne peut pas dire que les remarques déplacées fussent tout à fait nouvelles : les réflexions passablement sexistes étaient le lot quotidien de toutes les employées, quel que fut leur statut. Mais soudain, c'était devenu quotidien, et de plus en plus acerbe, violent, dégradant.


Sa gorge se noue, elle n'entrera pas dans les détails. "Quand j'ai enfin compris que ce phénomène avait un nom et s'appelait du harcèlement moral, ça m'a fait un bien fou, en fait. Alors j'ai su ce que j'avais à faire."


Ça s'est passé sans prévenir, sans préméditation. Un lundi. Elle avait eu du mal à se lever ce matin-là, comme si elle le pressentait. Elle était arrivée en retard, la boule au ventre, de quelques minutes, ce qui ne lui arrivait pourtant jamais.

Le badge à l'entrée. M. est montée s'installer à son poste, la tête basse. L'ignorance de ses collègues, comme toujours.

Elle savait que ce soir-là, elle resterait plus tard, pour finir son travail et que ce retard lui serait retiré de sa feuille de salaire à la fin du mois.

À ce moment-là, M. nous raconte qu'elle est en attente d'une remarque désobligeante, qui pourtant ne vient pas. Elle se méfie, suspecte. Comme une enfant, elle attendait qu'on la rappelle à l'ordre.

Et puis, en fin de journée, sa cheffe la convoque dans son bureau. Elle passe en revue ses objectifs de la semaine précédente. Rien ne va, c'est encore plus violent que d'habitude. Mais pas de remarque sur son retard du matin - inhabituel. Alors qu'elle s'apprête à partir, la remarque tombe, laminaire "Ah oui, vous étiez en retard ce matin." Dans un petit rire : "On devrait vous donner une prime pour ça. Votre présence nous coûte plus qu'elle ne nous rapporte. Je suis sûre qu'on gagne de l'argent quand vous êtes absente. On devrait vous payer à rester chez vous. Vous êtes vraiment bonne à rien. Pire, vous êtes nuisible." Silence. "Bonne soirée". Glacée, tétanisée, M. sort à reculons.


Le matin suivant, elle ne s'est pas levée. Le matin suivant, elle a erré chez elle, hébétée. Le matin suivant, elle est tombée malade.


***

La leçon de vie de M.

Mais M. n’en est pas restée à une simple leçon de vie. Ce qu’elle tire de cette expérience, avec plusieurs années de recul, c’est un constat de société bien plus grave. Le plus choquant, pour elle, n’est même pas, en soi, ses conditions de travail et l'attitude de sa hiérarchie, mais ceci que cette histoire soit devenue si banale, courante, commune. Car des amies à qui il est arrivé sensiblement la même chose, elle en a, en fait, un certain nombre.


Quelle société peut bien produire des espaces où il est normal qu’un chef exerce un pouvoir aussi tyrannique sur ses, soit-disant, "collaborateurs" ? Qu’est-ce qui, dans le monde aujourd’hui, autorise une telle violence entre les humains ? Une chose est certaine, à ce moment-là, M. n’en veut plus, de cette société.


Le point de vue des sciences humaines

Symptôme social, qu'est-ce que le harcèlement moral au travail dit de notre transformation de l'organisation du travail ? Pourquoi la souffrance, généralisée, de nos "collaborateurs"doit-elle nous inciter à nous interroger sur le fonctionnement de notre société ? Que dit de nous, humains, ce rapport à la subordination ?

"Les effets de l’humiliation seraient à regarder tant du côté de la victime présumée que de celui de son entourage. La première aurait intériorisé les jugements disqualifiants mettant en cause le rapport positif à soi et en vertu desquels elle se rend elle-même coupable de son manque de valeur. Le second la subirait également, formé qu’il est souvent d’individus isolés, rendus interchangeables et psychiquement incapables de s’associer avec d’autres, angoissés par leur propre invisibilité."

Y. Déloye et C. Haroche (dir.), Le sentiment d’humiliation, Paris, Inpress, 2006.


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